Surnommée la « Ville Blanche » en raison de ses imposantes façades de calcaire, Mérida incarne à elle seule plusieurs siècles d’histoire mexicaine. Fondée en 1542 par le conquistador Francisco de Montejo sur les ruines de l’antique cité maya de T’Ho, cette capitale du Yucatán témoigne d’une superposition fascinante de strates culturelles. Son centre historique, parmi les plus préservés du Mexique, révèle l’empreinte indélébile de la colonisation espagnole à travers une architecture remarquable qui s’étend du XVIe au début du XXe siècle. Contrairement aux destinations balnéaires saturées de tourisme de masse comme Cancún ou Playa del Carmen, Mérida offre une authenticité culturelle rare. La ville constitue un véritable musée à ciel ouvert où chaque rue, chaque édifice raconte l’histoire tumultueuse du Yucatán, depuis la conquête espagnole jusqu’à l’âge d’or de l’industrie du henequén qui enrichit considérablement l’oligarchie locale au tournant du XXe siècle.

L’architecture coloniale du Paseo de Montejo : artère aristocratique du XIXe siècle

Le Paseo de Montejo représente sans conteste l’avenue la plus emblématique de Mérida et constitue un témoignage architectural exceptionnel de la Belle Époque yucatèque. Inaugurée en 1888 durant l’apogée de la production d’henequén – cette fibre d’agave surnommée « l’or vert » – cette artère majestueuse s’inspire directement des Champs-Élysées parisiens. Les familles d’oligarques enrichies par le commerce mondial du sisal y firent construire des résidences somptueuses qui rivalisaient en élégance et en raffinement avec les palais européens. Vous découvrirez en flânant le long de ses larges trottoirs ombragés une succession de styles architecturaux témoignant de l’ambition des élites locales : néoclassique français, Art Nouveau, néo-Renaissance italienne ou encore Second Empire.

L’avenue s’étend sur plusieurs kilomètres depuis le centre historique jusqu’au Monumento a la Patria, une œuvre monumentale du sculpteur colombien Rómulo Rozo qui retrace l’histoire du Mexique depuis l’ère préhispanique. Cette concentration exceptionnelle d’architecture aristocratique fait du Paseo de Montejo un lieu d’étude privilégié pour comprendre comment l’oligarchie yucatèque manifestait sa richesse et son pouvoir à travers l’architecture résidentielle. La promenade permet d’appréhender concrètement les inégalités sociales vertigineuses qui caractérisaient le Yucatán porfiriste, où quelques dizaines de familles contrôlaient la quasi-totalité de la production henequenera tandis que des milliers de Mayas travaillaient dans des conditions proches de l’esclavage.

Les palais néo-classiques et Art Nouveau de l’oligarchie henequenera

Les demeures qui bordent le Paseo de Montejo reflètent l’admiration profonde que l’élite yucatèque vouait à la culture européenne et particulièrement française durant le Porfiriato. Ces hacendados fortunés faisaient appel à des architectes européens ou formés en Europe pour concevoir leurs résidences urbaines. Le style néoclassique domine avec ses colonnes corinthiennes, ses frontons triangulaires et ses proportions harmonieuses inspirées de l’architecture gréco-romaine. Certaines façades arborent également des éléments Art Nouveau caractéristiques du début du XXe siècle, avec leurs lignes sinueuses, leurs motifs

floraux stylisés et leurs ferronneries délicates. À l’intérieur, les salons sont souvent décorés de stucs, de plafonds peints et de sols en mosaïque importés d’Europe. En observant ces détails, vous mesurez à quel point Mérida, au tournant du XXe siècle, cherchait à se hisser au rang des grandes capitales mondiales, tout en restant enracinée dans le contexte très particulier du Yucatán colonial tardif. Pour un voyageur intéressé par l’histoire coloniale mexicaine, se promener sur le Paseo de Montejo revient presque à feuilleter un album de famille de l’aristocratie henequenera.

La casa quinta montes molina : témoignage du porfiriato yucatèque

Parmi les résidences emblématiques du Paseo de Montejo, la Casa Quinta Montes Molina est sans doute la plus évocatrice de l’époque du Porfiriato, cette période de modernisation autoritaire du Mexique sous Porfirio Díaz (1876-1911). Construite au début du XXe siècle, cette demeure de style éclectique mêle harmonieusement inspirations néoclassiques, touches Art déco naissantes et réminiscences de villas méditerranéennes. À l’intérieur, le mobilier d’origine, la vaisselle en porcelaine, les lustres en cristal et les tapis importés des États-Unis ou d’Europe composent un décor figé dans le temps, comme si les propriétaires venaient tout juste de quitter les lieux.

La visite guidée de la Quinta Montes Molina permet de comprendre concrètement le mode de vie des hacendados qui passaient une partie de l’année en ville, loin des champs d’henequén. Vous y verrez les pièces de réception, le bureau du maître de maison, mais aussi les espaces plus intimes comme les chambres et la salle de musique, révélant l’importance de la vie mondaine et des activités culturelles dans la Mérida de la Belle Époque. L’ensemble illustre parfaitement le contraste entre l’ostentation des élites urbaines et la réalité des campagnes mayas, rappelant que le faste architectural avait pour envers un système social profondément inégalitaire. Si vous vous intéressez à l’histoire sociale du Yucatán, cette visite est une étape incontournable lors d’un séjour à Mérida.

Le palacio cantón et son architecture Beaux-Arts française

Autre joyau du Paseo de Montejo, le Palacio Cantón se distingue par son architecture clairement inspirée des palais Beaux-Arts français du XIXe siècle. Achevé en 1911, ce bâtiment imposant se caractérise par une façade symétrique, un escalier monumental, des balustrades en pierre et un couronnement orné qui rappelle certains hôtels particuliers parisiens. Les volumes généreux, les grandes fenêtres et les ferronneries raffinées traduisent la volonté de ses commanditaires d’afficher une modernité cosmopolite, alignée sur les tendances architecturales des grandes capitales européennes.

Aujourd’hui transformé en Museo Regional de Antropología, le Palacio Cantón offre une double lecture particulièrement intéressante pour le visiteur. D’une part, il dévoile de superbes salles à boiseries, plafonds décorés et sols de marbre qui illustrent le niveau de luxe atteint par l’aristocratie yucatèque à la veille de la Révolution mexicaine. D’autre part, ses expositions consacrées au monde maya replacent cette architecture ostentatoire dans un territoire habité depuis des millénaires par des communautés autochtones. Ce dialogue entre un écrin de style européen et un contenu centré sur la civilisation maya résume bien la complexité historique de Mérida, à la croisée des influences coloniales et préhispaniques.

Les résidences style second empire et influences européennes

Au fil de votre promenade, vous remarquerez également plusieurs résidences évoquant le style Second Empire, popularisé en France sous Napoléon III, avec leurs toits mansardés, leurs lucarnes richement encadrées et leurs corniches sculptées. Ces éléments, relativement rares au Mexique, donnent au Paseo de Montejo une atmosphère singulière, presque parisienne par endroits. Les architectes locaux n’hésitaient pas à combiner ces références françaises avec des détails italiens, comme des loggias ou des balcons en arcades, témoignant d’un goût assumé pour l’éclectisme.

Ces influences européennes ne se limitaient pas à l’esthétique : elles reflétaient aussi l’orientation économique et culturelle d’une élite tournée vers les marchés internationaux. Les propriétaires d’haciendas voyageaient fréquemment à La Havane, à New York ou à Paris, d’où ils rapportaient non seulement des objets de luxe mais aussi des idées architecturales et urbanistiques. Pour le visiteur contemporain, ces façades constituent autant d’indices d’un Yucatán branché sur les grandes routes maritimes de l’Atlantique et du golfe du Mexique. N’hésitez pas à lever les yeux et à prendre le temps d’observer les détails : blasons sculptés, monogrammes, ornements floraux et visages féminins stylisés viennent raconter, en pierre, l’aspiration cosmopolite de la Mérida coloniale tardive.

Le patrimoine religieux franciscain du centre historico de mérida

Au-delà des palais civils, Mérida conserve un patrimoine religieux d’une richesse exceptionnelle qui permet de comprendre la stratégie de christianisation menée par les ordres religieux, en particulier les Franciscains. À partir du XVIe siècle, ces derniers implantent églises, couvents et chapelles sur les ruines des anciens centres cérémoniels mayas, dans une logique de continuité spatiale mais de rupture spirituelle. Flâner dans le Centro Histórico, c’est ainsi découvrir comment l’architecture sacrée a servi de vecteur de domination coloniale, mais aussi de métissage culturel, à travers la fusion progressive des symboles chrétiens et des croyances autochtones.

La catedral de san ildefonso : première cathédrale du continent américain achevée

Dominant la Plaza Grande, la Catedral de San Ildefonso est l’un des monuments les plus emblématiques de la ville et une étape clé pour tout voyage sur le thème de l’histoire coloniale mexicaine. Sa construction débute en 1562 sur l’emplacement d’un ancien temple maya, en utilisant en grande partie les pierres des édifices préhispaniques détruits. Achevée à la fin du XVIe siècle, elle est considérée comme la première cathédrale du continent américain à avoir été entièrement terminée, ce qui en fait un jalon majeur dans l’expansion architecturale de l’Église catholique en Nouvelle-Espagne.

Son style, plutôt austère à l’extérieur, mêle éléments Renaissance et influences mudéjares héritées de la péninsule ibérique. À l’intérieur, vous découvrirez un vaste vaisseau central, de hauts plafonds voûtés et plusieurs chapelles latérales ornées d’autels, de retables et de sculptures polychromes. Le gigantesque Christ en croix qui domine le maître-autel, surnommé le « Cristo de la Unidad », rappelle les tensions historiques entre communautés créoles, métisses et autochtones, tout en symbolisant aujourd’hui une volonté de réconciliation. En observant de près les pierres des murs, vous pourrez parfois distinguer des traces de sculptures mayas réemployées, saisissant rappel de la superposition des cultures à Mérida.

Le convento de san francisco de asís de sisal et la christianisation maya

À quelques kilomètres du centre, le Convento de San Francisco de Asís, dans le quartier de Sisal, offre un excellent exemple de complexe religieux franciscain dédié à l’évangélisation des populations mayas. Fondé au XVIe siècle, ce couvent fortifié se compose d’une église, d’un vaste atrium et de bâtiments conventuels organisés autour de patios. L’atrium servait de lieu de rassemblement pour les catéchèses et les processions, permettant aux missionnaires de toucher un grand nombre de fidèles à la fois, souvent dans leur langue maternelle maya.

Ce type de complexe, multiplié dans toute la péninsule du Yucatán, jouait un rôle clé dans le contrôle social et culturel des communautés indigènes. Les Franciscains y enseignaient non seulement la doctrine chrétienne, mais aussi de nouvelles pratiques agricoles et artisanales, remodelant en profondeur la vie quotidienne. En visitant le couvent de Sisal, vous percevrez encore cette dimension de « ville dans la ville », où se concentraient pouvoir religieux, éducation et assistance. Pour qui souhaite comprendre comment Mérida est passée de T’Ho maya à capitale coloniale, ces lieux racontent une histoire tout aussi importante que celle des palais civils du centre-ville.

L’église de la mejorada et le complexe conventuel jésuite

Plus proche du cœur historique, l’église de La Mejorada et l’ancien couvent qui l’entoure illustrent l’implantation d’un autre ordre religieux majeur : les Jésuites. Érigé au XVIIe siècle, l’ensemble se distingue par une façade sobre, percée d’un portail encadré de pilastres, et par un intérieur relativement épuré, en contraste avec les fastes baroques que l’on peut rencontrer ailleurs au Mexique. Cette sobriété n’empêche pas la présence de détails raffinés, comme des autels latéraux finement sculptés ou des voûtes délicatement nervurées.

Le couvent attenant, aujourd’hui reconverti en espaces culturels, témoigne de la fonction éducative centrale assumée par les Jésuites dans la colonie. Bibliothèques, salles d’étude et cloîtres ombragés accueillaient autrefois les élites créoles en quête de formation intellectuelle et religieuse. Pour le voyageur, la visite de La Mejorada permet d’appréhender une autre facette de l’architecture coloniale religieuse à Mérida : celle d’un baroque mesuré, au service d’un ordre plus tourné vers l’enseignement que vers la mission de masse. C’est aussi l’occasion de comprendre comment les différents ordres religieux se partageaient l’espace urbain et les sphères d’influence.

Les retables baroques dorés et l’iconographie coloniale hispano-mexicaine

Si certaines façades d’églises méridiennes peuvent paraître sobres au premier regard, c’est souvent en pénétrant à l’intérieur que l’on mesure la richesse du patrimoine religieux colonial. Dans plusieurs temples du centre historique, vous découvrirez de somptueux retables baroques en bois sculpté, recouverts de feuilles d’or et peuplés de statues de saints, d’anges et de vierges aux traits parfois métissés. Cette profusion décorative, typique du baroque hispano-mexicain, avait pour objectif de frapper les esprits et de rendre le message chrétien plus accessible à une population souvent analphabète.

En observant attentivement ces retables et peintures, vous remarquerez sans doute des détails révélateurs du métissage culturel à l’œuvre. Certains personnages bibliques sont habillés de textiles inspirés des tissages mayas, tandis que des motifs végétaux locaux – maïs, fleurs de la région, agaves – se glissent parmi les traditionnels symboles chrétiens. Cette iconographie hybride agit un peu comme un langage secret, permettant aux populations autochtones de se reconnaître dans une religion imposée, tout en conservant certains repères issus de leurs propres cosmogonies. Pour le visiteur curieux, ces œuvres sont de véritables livres ouverts sur la manière dont le catholicisme s’est enraciné dans le Yucatán colonial.

La plaza grande et ses édifices gouvernementaux de la Nouvelle-Espagne

Véritable cœur politique et symbolique de Mérida, la Plaza Grande concentre autour d’elle plusieurs bâtiments clés de l’administration coloniale et postcoloniale. Comme dans de nombreuses villes planifiées selon les Leyes de Indias, la place principale réunit cathédrale, palais du gouvernement, mairie et demeures de grandes familles, matérialisant la hiérarchie des pouvoirs religieux, civils et économiques. S’y arrêter, s’asseoir à l’ombre des arbres et observer les façades, c’est comprendre comment l’ordre colonial s’inscrivait dans l’espace urbain, structurant encore aujourd’hui la vie sociale de la ville.

Le palacio de gobierno et les murales de fernando castro pacheco

Situé sur le côté nord de la Plaza Grande, le Palacio de Gobierno est un édifice à arcades d’inspiration néoclassique, dont la façade verte se remarque au premier coup d’œil. Construit au XIXe siècle sur les bases d’anciennes structures coloniales, il abrite les bureaux du gouvernement de l’État du Yucatán. Mais ce qui attire surtout les visiteurs, ce sont les impressionnantes fresques monumentales réalisées au XXe siècle par l’artiste yucatèque Fernando Castro Pacheco, dans la grande salle du premier étage.

Ces murales retracent avec une force expressive saisissante l’histoire du Yucatán, depuis la splendeur des cités mayas jusqu’aux violences de la conquête, en passant par les révoltes indigènes et la Guerre des Castes au XIXe siècle. On y voit Diego de Landa brûlant les codex mayas, des hacendados supervisant les champs d’henequén et des figures anonymes de paysans mayas en résistance. Pour le voyageur intéressé par l’histoire coloniale, cette visite agit presque comme un cours condensé d’histoire critique, où l’art vient révéler les tensions et les blessures longtemps occultées du récit officiel. L’entrée étant généralement gratuite, il serait dommage de ne pas en profiter pour prendre le temps de contempler ces fresques et d’en décrypter les multiples symboles.

La casa de montejo : forteresse résidentielle des conquistadores

Sur le côté sud de la Plaza Grande, la Casa de Montejo se distingue par sa façade spectaculaire de style plateresque, finement sculptée, qui tranche avec la sobriété relative des autres bâtiments. Construite entre 1542 et 1549 pour Francisco de Montejo, le fondateur espagnol de Mérida, cette maison-forteresse est l’une des rares résidences civiles du XVIe siècle encore conservées au Mexique. Les reliefs de sa façade représentent des conquistadores armés, debout sur des têtes indigènes stylisées, allégorie explicite de la domination coloniale exercée sur les populations mayas.

À l’intérieur, transformée en musée, la Casa de Montejo propose des salles meublées dans le goût bourgeois du XIXe siècle, offrant un contraste frappant avec la violence symbolique de la façade. Ce décalage illustre bien la manière dont les élites créoles ont cherché, au fil des siècles, à se donner une image raffinée tout en s’appuyant sur un héritage de conquête et d’expropriation. Pour le voyageur, la visite de cette demeure permet de passer de la propagande sculptée de la conquête aux intérieurs feutrés de la haute société yucatèque, éclairant ainsi la continuité des pouvoirs depuis la Nouvelle-Espagne jusqu’à l’époque moderne.

Le palacio municipal et l’architecture néo-coloniale du XXe siècle

Face à la cathédrale, de l’autre côté de la place, le Palacio Municipal se distingue par sa couleur rose et sa tour centrale surmontée d’une horloge. Bien que l’édifice remonte au XVIIIe siècle, son apparence actuelle est largement le fruit de transformations du début du XXe siècle, dans un style dit néo-colonial. Arcades régulières, balcons, créneaux décoratifs et symétrie de la façade répondent aux canons esthétiques d’une époque où le Mexique indépendant cherchait à réinterpréter son héritage colonial pour forger une identité nationale.

En soirée, lorsque la tour et les arcades s’illuminent, le Palacio Municipal devient un repère visuel incontournable sur la Plaza Grande, renforçant le rôle central de la mairie dans la vie civique contemporaine. Pour le visiteur, il témoigne de la manière dont Mérida continue de réactualiser son passé architectural, en combinant restauration patrimoniale et modernisation des usages. Monter sur le balcon, lorsqu’il est accessible lors d’événements publics, offre d’ailleurs une belle vue d’ensemble sur la place, permettant de saisir d’un seul regard l’articulation entre pouvoirs religieux, civils et économiques autour de ce cœur urbain.

L’urbanisme colonial en damier selon les leyes de indias espagnoles

En arpentant les rues du centre de Mérida, vous remarquerez vite la régularité presque géométrique de son tracé. Cette organisation en damier, typique des villes coloniales espagnoles, répond aux Leyes de Indias, un ensemble de normes édictées à partir du XVIe siècle pour encadrer l’urbanisation du Nouveau Monde. La Plaza Grande occupe le centre de ce dispositif, à partir duquel les rues se déploient en quadrillage vers les quatre points cardinaux, répartissant quartiers résidentiels, espaces commerciaux, couvents et marchés selon un ordre très codifié.

Ce plan en grille n’est pas seulement une curiosité urbanistique : il matérialise la volonté de contrôle et d’organisation rationnelle du territoire par la Couronne espagnole. L’espace public y est structuré de manière à séparer les différentes catégories sociales et raciales, avec des zones historiquement réservées aux élites créoles, d’autres aux métis et d’autres encore aux populations indigènes. En vous promenant de la Plaza Grande jusqu’aux quartiers périphériques comme Santiago, Santa Ana ou La Mejorada, vous retracez, sans forcément vous en rendre compte, cette hiérarchie spatiale héritée de l’époque coloniale. Comprendre le plan de Mérida, c’est ainsi comprendre un pan entier de l’histoire sociale du Yucatán.

Les haciendas henequeneras périphériques : système latifundiaire yucatèque

Pour saisir pleinement pourquoi visiter Mérida revient à plonger dans l’histoire coloniale mexicaine, il est indispensable de sortir du centre-ville et de découvrir les haciendas henequeneras situées dans sa périphérie. À partir du XIXe siècle, ces vastes domaines agricoles consacrés à la culture de l’henequén – une variété d’agave dont on tirait une fibre très recherchée pour la fabrication de cordages – ont façonné l’économie et le paysage social du Yucatán. Elles s’inscrivent dans la continuité du système latifundiaire colonial, concentrant terres et richesses entre les mains d’un petit nombre de familles, tandis que la main-d’œuvre était majoritairement composée de paysans mayas soumis à des formes de servitude contractuelle.

Hacienda yaxcopoil : complexe agro-industriel colonial préservé

Parmi les nombreuses haciendas accessibles depuis Mérida, l’Hacienda Yaxcopoil est l’une des mieux conservées et des plus parlantes pour comprendre ce système. Située à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de la ville, elle combine une maison principale de style colonial tardif, une cour centrale, des bâtiments de service, des dortoirs pour les ouvriers et les installations industrielles dédiées à la transformation de l’henequén. Traverser son portail, c’est un peu comme entrer dans un film d’époque, tant les lieux semblent figés au moment de l’apogée de la production, au tournant du XXe siècle.

La visite guidée permet de découvrir les salons de réception, décorés de meubles européens, de sols en carreaux de ciment et de hauts plafonds ventilés pour supporter la chaleur tropicale. Mais elle vous conduit aussi vers les espaces moins prestigieux, comme les patios de travail, les anciens magasins où les ouvriers étaient payés en bons d’achat plutôt qu’en monnaie, ou encore les zones de stockage. Cet ensemble illustre de manière frappante la dualité du monde des haciendas : d’un côté, le raffinement des propriétaires, de l’autre, la dureté des conditions de vie des travailleurs. En reliant cette visite à ce que vous aurez vu sur le Paseo de Montejo, vous comprendrez comment l’opulence urbaine s’est construite sur l’exploitation rurale.

La casa de máquinas et l’infrastructure de transformation du sisal

Le cœur industriel de toute hacienda henequenera résidait dans la Casa de Máquinas, vaste bâtiment où les feuilles d’henequén étaient broyées, lavées, séchées puis pressées en balles prêtes à l’exportation. À Yaxcopoil comme dans d’autres domaines, vous pouvez encore voir les imposantes machines en fonte, importées d’Europe ou des États-Unis, qui témoignent de la modernisation technologique précoce de la région. Ces installations, fonctionnant à la vapeur puis parfois à l’électricité, faisaient des haciendas de véritables complexes agro-industriels, bien plus que de simples exploitations agricoles.

La visite de la Casa de Máquinas permet aussi de prendre conscience de l’ampleur des flux économiques liés à « l’or vert ». Au début du XXe siècle, le Yucatán fournissait une part importante des cordages utilisés dans le monde entier, des navires marchands aux ascenseurs urbains. Pourtant, cette prospérité reposait sur un système quasi féodal qui limitait fortement la mobilité sociale des travailleurs mayas. En observant les engrenages, les courroies et les presses, vous pouvez presque entendre encore le vacarme de la production, comme un écho lointain d’une époque où Mérida était l’une des villes les plus riches du Mexique, mais aussi l’une des plus inégalitaires.

Les chapelles privées et l’architecture domestique des hacendados

Un autre élément caractéristique des haciendas henequeneras est la présence de chapelles privées, souvent attenantes à la maison principale. Ces petits édifices, généralement d’un baroque sobre, servaient à la fois de lieu de culte pour la famille des propriétaires et de symbole visible de leur piété – et donc de leur légitimité sociale. À l’intérieur, on trouve des autels simples, quelques images pieuses et parfois des ex-voto attestant de la dévotion des habitants. Leur implantation au cœur du domaine rappelle que, dans le Yucatán colonial et postcolonial, religion, pouvoir économique et autorité morale étaient étroitement entremêlés.

Autour de ces chapelles, l’architecture domestique des hacendados se déploie sous la forme de grandes pièces ventilées, de galeries couvertes et de jardins intérieurs. Les façades arborent parfois des éléments néoclassiques ou Art déco tardifs, selon les périodes de construction ou de rénovation. En contraste, les logements des ouvriers se réduisaient le plus souvent à des bâtisses austères, disposées en rangées, sans aucun ornement. Cette juxtaposition d’espaces luxueux et de zones utilitaires est particulièrement parlante pour qui souhaite comprendre, au-delà des centres urbains, la réalité sociale de l’histoire coloniale mexicaine telle qu’elle s’est prolongée jusqu’au XXe siècle dans le Yucatán.

Le museo de la ciudad et les vestiges archéologiques t’ho préhispanique

Pour compléter cette immersion dans l’histoire coloniale de Mérida, une visite au Museo de la Ciudad s’impose. Installé dans l’ancien bâtiment de la poste, ce musée municipal retrace l’évolution de la ville depuis la cité maya de T’Ho jusqu’à la métropole contemporaine. Vous y découvrirez des artefacts préhispaniques – céramiques, outils, fragments architecturaux – qui rappellent que l’emplacement actuel de Mérida était déjà un centre important bien avant l’arrivée des Espagnols. Ces vestiges, modestes en apparence, constituent des pièces essentielles du puzzle historique, en montrant la continuité d’occupation du site sur plusieurs siècles.

Les sections consacrées à la période coloniale et au XIXe siècle complètent ce récit par des documents, plans urbains, photographies anciennes et objets du quotidien. On y voit, par exemple, comment le tracé en damier s’est superposé aux anciens espaces cérémoniels mayas, ou comment l’architecture domestique a évolué avec l’essor du commerce henequenero. Le musée ne se limite pas à un inventaire d’objets : il propose une mise en perspective de l’ensemble des thèmes que vous aurez croisés en flânant dans la ville – urbanisme, religion, haciendas, vie quotidienne. En sortant, vous regarderez sans doute Mérida d’un autre œil, conscient que derrière chaque façade coloniale se cachent des siècles d’histoires entremêlées, de résistances, de métissages et de transformations profondes.